SETAREGAN

23 février 2010

L'ESTHÉTIQUE JAPONAISE

      
       Il me semble nécessaire d’effectuer une mise au point concernant le zen qui est si mal compris et dont le nom est utilisé abusivement en Europe . 

Le zen est l’une des écoles de la religion bouddhiste (qui en compte plusieurs comme le tantrisme au Tibet , le Grand et le Petit Véhicule ... ) . Cette école chinoise se caractérise par la pratique de la méditation ( zazen ) afin de trouver le zen , c’est-à-dire littéralement , “ce qui est bien” . Ainsi être “zen” , c’est faire ce qui est bien et non rester calme . La confusion avec la notion de tranquillité est peut-être due au fait que le sang-froid permet le plus souvent de trouver la voie du bien ; mais Jésus chassant avec colère les marchands du temple qui prétendaient faire du commerce dans un lieu dédié au culte du dieu Yahvé est un acte parfaitement zen ! C’est aussi pourquoi un certain nombre de Boddhisatva (étape précédent l’état de bouddha ) et les Myoo ( rois du bien ) sont représentés le visage déformés par la colère , parce qu’elle traduit la volonté de lutter contre le mal ! Le zen s’est réalisé artistiquement par la recherche d’une plus grande sobriété , par opposition au style de décoration chinois traditionnel .


Le Japon présente donc une double facette dans son esthétique : l’une populaire , liée à la religion autochtone , le shintô , culte des forces de la nature et du renouvellement de la vie ; l’autre , tardivement importée de Corée au 6 ème siècle, est l’art zen , basant sa sensibilité sur les notions de “wabi”-”sabi” . Le wabi est la simplicité et le dépouillement des formes et de la matière élevé au rang d’une noblesse . A travers lui s’exprime un idéal moral qui voit la richesse dans le coeur de l’homme plutôt que dans les objets qu’il possède . Le sabi , c’est le dépérissement , la désolation qui naissent de l’altération et de la destruction de la matière ; cependant grâce à cet anéantissement dont l’oeil est témoin , l’être humain parvient à l’éveil moral et sensible , la conscience de l’impermanence de toute chose et donc , à la sérénité crée par le passage du temps et du déclin même de la matière . L’art qui en découle est la tentative de recréer les beautés nées des mécanismes accidentels de la création naturelle .
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(Comme tous les objets célèbres , ce bol a un nom : “Kizaemon” . C’est l’un des plus fameux chawan qui existe . Une anecdote raconte qu’un journaliste étranger avait tant entendu vanté Kizaemon qu’il profita d’un voyage au Japon pour contempler ce qu’il croyait être un modèle de luxe et de raffinement . Quelle ne fut pas sa déception en découvrant ce qui n’était finalement qu’un “misérable bol à riz coréen”! Cependant , en méditant devant cet objet , il entrevit soudain ce qui le rendait remarquable : c’était son humilité , son absence de toute prétention , la recherche incroyablement difficile de la forme , de la texture et de la couleur les plus quelconques qui soient , afin que les acteurs du cha no yu ne se laissent pas distraire pas une apparence trop flatteuse et oublient que l’intensité de la cérémonie ne peut être atteinte dans sa plénitude qu’en rentrant en soi pour être à l’écoute de son esprit , son corps et du partenaire qui partage cet instant précieux si éphémère qu’est la durée du service . Vouloir créer un objet original est un désir commun chez l’homme , pour mieux se détacher d’autrui ; vouloir créer un objet que sa banalité rend presque invisible est un défi ardu mais indispensable pour effacer le paraître au profit de l’être . )

Ces oeuvres n’aspirent pas à un raffinement par la richesse des ornements . Imiter la nature ou mieux , respecter la matière naturelle en faisant à peine intervenir la main de l’homme est un credo .” C’est signé Dieu” , voilà ce que pourrait déclarer le zen ; l’homme n’a fait que révéler une beauté qui était déjà présente , que ce soit celle de la terre , des fibres de tissu ou des fleurs et des feuilles qui sont disposés dans le fruste vase irrégulier de l’ikébana . C’est le zen qui a introduit la vénérabilité des choses anciennes et abîmées dans la mentalité japonaise . Les objets obtenus avec ce souci d’humilité sont à
la fois modestes et sereins .


L'esthétique zen a imprégné tous les aspects de la vie japonaise . Mais elle s'est combinée avec une esthétique autochtone , plus luxuriante .


Le shintô est la religion autochtone du pays . La divinité suprême , la déesse Amatérasu O Mikami , est l’astre solaire . Les kami (esprits divins ) les plus vénérés sont agraires . La vie est un cycle et il faut sans arrêt renouveler ce qui a été détruit , mangé , abîmé . Faire du neuf ,
renouveler , est une garantie de survie , d’hygiène et de pureté . De là le désir d’une propreté ou d’un état matériel parfait qui se retrouve dans tous les aspects de la vie quotidienne : la passion universellement connue pour le bain , la perfection dans la fabrication des produits industriels , la dominante blanche des tenues de mariage alors que selon le bouddhisme , le blanc est la couleur de la mort ... 


Le monde agraire étant un monde d’abondance , de vie , les objets issus de cette esthétique se remarquent par la richesse des décorations , la virtuosité des artisans , l’exubérance des motifs . Ces oeuvres rayonnent de vie et de joie , depuis les modèles populaires avec thèmes naïfs jusqu’aux objets les plus sophistiqués dont la capitale est incontestablement Kyoto , l’ancienne capitale impériale , détentrice de 20 % des trésors culturels nationaux,production artistique exceptionnelle à laquelle se joignent les artisans trésors nationaux vivants , (le plus haut titre rarement octroyé ) qui ont pour triple mission de perpétuer les anciennes techniques , en explorer de nouvelles et les transmettre aux jeunes générations . Il faudrait encore citer les personnes détentrices d’un bien culturel intangible parmi lesquelles les geiko (ou geisha ) et les maiko qui possèdent un savoir visible uniquement dans une attitude ou un comportement ( préparer avec grâce le thé , savoir faire la conversation ...) . 

Les deux esthétiques , shintô et zen ont bien sûr donné naissance à une version hybride de l’esthétique nippone . Les oeu
vres sont abondamment mises en relief par une profusion de dessins stylisés sur la porcelaine et la laque , de motifs répétés en toile de fond des kimono et des obi , des mets à l’apparence complexe disposés au fond de bols rustiques ou au contraire , des denrées à peine transformées royalement servies sur des plats luxueux dans une débauche de couleurs .
C’est une beauté de l’équilibre entre l’excès et l’austérité , qui ménage un juste milieu entre un Japon attiré par l’ostentation et la luxure (dont les geiko et maiko perpétuent le souvenir lointain mais réel) et un Japon épris de pureté physique et spirituelle capable de se dépouiller de l’ego pour atteindre l’oubli de soi , et se fondre dans l’harmonie de l’univers .

Voici un exemple d'esthétique shinto , une décoration riche et foisonnante :
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Et ici dans le monde culinaire un exemple de ce que donne l'union du zen et du shinto :
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Les plats les plus élaborés ont été placés dans des plats sobres , la nourriture à peine effleurée par la main du cuisiner a été quant à elle déposée dans une vaisselle sophistiquée . On remarquera qu'il n'y a pas une seule pièce de porcelaine identique à une autre dans cet ensemble . L'asymétrie distingue en effet l'esthétique japonaise de l'esthétique chinoise ou européenne , très attachées à la symétrie . le goût pour l'asymétrie est la conscience que le monde est imperfection et impermanence . Dans le chanoyu , le fukusa , le "carré " de soie qui sert à nettoyer symboliquement les ustensiles ( purification selon le rite shinto ) n'est JAMAIS un carré parfait .


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Style mixte . Ce brûle-encens en laque présente une forme générale de lobes de fleur de prunier parfaitement régulière . La décoration de la surface est remarquable car elle satisfait tout à la fois la recherche de simplicité et celle de la somptuosité : une partie dee la face est recouverte d’un nuage de poussière d’or qui sert de fond à des armoiries familiales en forme de triple chrysanthème encerclé et dont la disposition semble due au hasard . L’autre partie de l’objet contrebalance cette opulence par une simple surface noire et brillante , d’un raffinement et d’une pureté absolus . 

Spécificité de l’esthétique japonaise

L’esthétique japonaise est asymétrie , impermanence , tension entre les extrêmes du vide et du plein , contradiction irrésolue entre ces deux aimants , aucun d’eux n’étant jamais ni tout à fait présent ni tout à fait absent.
Ce qui a rendu si populaire le beau japonais , c’est la vision du monde qu’il en donne : la nature et la vie sont imparfaites , mais cette faiblesse devient leur force car elles émeuvent celui qui les contemple , leur fragilité nous fait prendre conscience en toute humilité de notre place dans cet univers . L’existence nous paraît d’autant plus précieuse qu’elle est éphémère ; elle explique paradoxalement ces deux attitudes contraires que sont l’appétit de jouissances et le détachement matériel qui sont omniprésents chez l’être humain . La sensibilité esthétique japonaise plonge spontanément son admirateur dans une méditation métaphysique . Peut-être faut-il y voir la raison de l’universelle reconnaissance qu’elle reçoit dans le monde entier ...


 

Posté par setaregan à 22:06 - JAPON - Commentaires [0] - Permalien [#]
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