OMAR KHAYYAM , poète persan ( 3 )
En hommage à l'Iran , à sa civilisation plus de deux fois millénaires , d'une importance capitale pour l'Asie .
De nouveaux quatrains :
"Celui-là , Khayyâm , toujours
est méprisé du destin
Qui dans le chagrin des jours
se confine et se morfond
Fais emplir de vin ton verre
aux douces plaintes du luth
En attendant que se heurte
le verre contre la pierre ."
Pas de pitié ( "méprisé du destin" )pour ceux qui ne savent jouir de la vie car elle est un cadeau dont il faut profiter . Qu'est-ce qui cause le chagrin bien souvent ? La conscience que l'existence aura une fin ( la "pierre" ... tombale , donc , du dernier vers ). Pour jouir le mieux possible de la vie , en tirer le plus de joie , "il faut vivre chaque jour comme si c'était le dernier jour de son existence" ( Marc-Aurèle ) . La jouissance maximale est tirée du fait qu'on sait que le temps passé ne reviendra plus et que le temps sur cette Terre aura une fin .
Paradoxe ( contraire à ce qu'on croit communément ) donc , que la vie la plus intensément vécue ( "emplir de vin ton verre" ) , comme si le couperet de la mort n'existait pas , soit celle qui doive se rappeler que la vie est éphémère ( " douces plaintes du luth " ) et son dénouement inéluctable ( qu'on ne peut éviter ... ce que suggère l'expression " en attendant " ... que faire de la vie puisqu'elle aura une fin ? En jouir ) .
En comparaison , l'animal ne souffre pas de ce malaise métaphysique car il n'a pas conscience qu'il mourra un jour . Pour un animal le futur n'existe pas . Revers de la médaille , il ne pourra non plus extraire tout le plaisir possible de sa vie puisque la beauté suprême , émouvante de l'existence est liée à la conscience de sa fin .
La conscience de la fragilité de l'existence est ce qui en fait tout son prix . C'en est à la fois , sa bénédiction et sa malédiction .
" Je m'aventurai un jour
dans l'atelier d'un potier
J'y vis le maître à son tour
assidûment travailler
Il pétrissait insoucieux ,
pour en former col ou anse ,
Le crâne vide des princes
et les phalanges des gueux ."
Nés de la terre , nous y retournons sous forme de poussière . Par nature donc , nos sommes tous égaux , car ceci est notre destin à tous , puissants ou insignifiants . Aucun prince n'a jamais échappé à la destruction de son corps , en dépit de sa puissance . Tous les hommes sont frères et les inégalités sociale sont donc des distinctions artificielles créées par les hommes de pouvoir . L'événement fatal ( inévitable ) qu'est la Mort effacera ces barrières .
Le gigantesque travail de création , de recyclage de la matière est "un moment d'une délicatesse extrême " ( merci à Franck Herbert et à sa saga Dune ) . L'artiste / artisan créateur y emploie une attention soutenue ( "assidûment " ) . Des cadavres , il créera de la beauté ( "col ou anse" de vases ) . Ce qui rend le potier , comparé à la divinité créatrice , "insoucieux " de l'origine de son argile , ce n'est pas son manque d'assiduité à son travail délicat : les restes des princes et des gueux forment un mélange
d'égale qualité qui dément la revendication de haute ou basse
extraction si souvent entendue , jusqu'à nos jours , dans les sociétés
. Avant d'être un puissant ou un misérable , on est un homme . La seule
identité dont on puisse être sûr . Et que l'on masque par des
étiquettes factices qu'effacera la mort . La mort ne nous rend pas égaux : elle nous rend à notre égalité naturelle .